Mercredi 10 février 2010
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Beaucoup de pèlerines, essentiellement des
Espagnoles - car les hommes, hélas, se font rares quand il s'agit de marcher quelques
kilomètres pour le Bon Dieu - partent de Navalmoral de la Mata et empruntent une route assez fréquentée (CC 713) en direction du sud vers le village de Guadalupe.
Juste avant Bohonal de Ibor, la route franchit le Tage...

... qui, élargi par les barrages en aval, n'en est pas moins majestueux et offre de larges berges herbeuses qui m'ont permis de camper dans ce lieu sauvage et
solitaire.

Le village de Talaverilla est désormais rayé de la carte, englouti par le Tage. Les ruines de ce temple romain étaient au centre de la place du village noyé. On les
a déplacées et mises plus haut à côté de la route. Au loin, vers le nord, l'on distingue la Sierra de Gredos encore enneigée.

Passée le pont du Tage, la route contourne Bohonal de Ibor et passe devant le Parador (anciens relais de chevaux jadis, devenus hôtels, parfois de luxe). Laëtitia
est française ; ses parents sont d'origine espagnole. Ils sont venus ici en 2004 pour restaurer le Parador. Les rencontres sont d'autant plus précieuses et agréables que l'on voyage seule.
Elle m'explique que les pèlerins viennent essentiellement durant la Semaine Sainte en habit spécial portant de grandes statues ou d'immenses croix. On les appelle les "empalao"...
"Combien je te dois pour ma consommation ? - Je te l'offre, car il faut du courage pour aller à Guadalupe !"

A peine sortie du Parador de Laëtitia, j'aperçois un berger gardant ses chèvres noires. Augustino a travaillé quelques années pour Rhônes-Poulenc à Roanne. "Allez
les Verts !" s'écrit-il dans un grand éclat de rire contagieux. Revenu dans son Espagne natale, il apprécie la solitude que viennent à peine troubler son chien... et ses chèvres. "Nous ne
sommes que début mai et tout est déjà très sec ; il n'a presque pas plu cet hiver" se plaint-il. Je lui explique mon projet de marcher vers ND de Guadalupe au Mexique. "Oh, ne vas surtout pas
là-bas maintenant, tu vas attraper la grippe porcine !" Et sur cette bonne rigolade, il m'embrasse comme du bon pain...

La route s'étire et s'élève doucement au milieu des genêts, de la lavande, des oliviers, qui peu à peu laissent place aux chênes verts. D'ailleurs, le gland est le
symbole de l'Estrémadure. Tout est en fleur et une lourde senteur de miel embaume l'air déjà écrasé de soleil.


A Castanar de Ibor
Christina et sa maman, ou la rencontre qui met du baume au coeur... Christina est pèlerine aussi : elle est allée à Santiago par le chemin des Espagnols qui passe à Caceres et Merida,
non loin d'ici. Heureusement, l'anglais nous a permis, Christina et moi, de papoter toute la soirée. Il y a 400 ans, le village de Castanar de Ibor se
situait en bas dans la vallée, près de la rivière. Mais il y eut une invasion de fourmis qui piquaient les enfants et leur transmettaient une infection dont ils mourraient. Alors tous les
habitants décidèrent de déménager sur le site du village actuel. Depuis, chaque année, ils redescendent une journée pour une fête. Il reste bien quelques maisons, mais depuis cet épisode, plus
personne n'habite en bas !
Quand je lui parle de mon métier à Radio Espérance, elle rêve de m'accompagner lors de mes reportages !
Merci, Seigneur, pour ces rencontres, pour la joie et le réconfort qu'elles procurent dans la simplicité !
La nuit, dans le camping de Castanar de Ibor, fut... courte. Tous les chiens du village se sont donnés rendez-vous pour un véritable concert d'aboiements qui joua les prolongations jusqu'au
petit matin ! Du grand solo du cabot-ténor qui semble diriger tout le village, jusqu'à l'aboiement strident et ridicule du petit clèb teigneux en passant par le hurlement pleurnichant d'un bon
vieux toutou qui en a vu d'autres dans sa longue vie et qui se lamente sur sa vie de chien, tous les gabarits canins ont joué leur partition cette nuit-là, bonjour l'insomnie !

Castanar de Ibor

Au fur et à mesure que l'on s'élève dans cette Sierra de Guadalupe, le trafic se raréfie et le marcheur s'en trouve mieux.

Et toujours les oliviers et les genêts... un peu de vent et quelques gouttes.

Je ne suis pas d'accord avec ce calcul froid et mathématique des kilomètres : les ponts-et-chaussés ne marchent jamais ! Car chaque baroudeur un tantinet
expérimenté vous expliquera que les kilomètres sont évidemment beaucoup plus longs en fin de journée que le matin...

Quatre kilomètres précisément avant d'arriver à Guadalupe, ce calvaire permet au pèlerin de parachever sa préparation spirituelle. "L'ermita del Humilladero"
(ermitage du calvaire) fut construit au XVème siècle.


Une croisée d'ogive forme la voûte de l'édifice en briques taillées. Comme le petit temple construit dans le cloître du monastère, il est de style
mudejar.

Au sortir de ce calvaire, la route qui mène à Guadalupe fait un virage sec à gauche et là, soudain, l'on sursaute car le petit village qui abrite cette Vierge noire
que Saint Luc aurait sculptée, qui fut à Bysance chez l'impératrice Eudoxie, puis à Rome dans l'oratoire privé de Saint Grégoire le Grand, puis à Séville avec Saint Léandre, ce petit village
rural blotti autour de son imposant monastère apparaît, niché au pied du Villuercas...
A cet endroit, le pèlerin ressent le même sentiment que sur ce chemin de Beauce où du milieu de ce champ de blé surgissent les flêches de ND de Chartres, pointant l'horizon, l'horizon de toute
vie humaine : le ciel !


Le village de Guadalupe en Estrémadure - Espagne